Comment les labos creusent le trou
Le
secteur du médicament est très lucratif. Les laboratoires pharmaceutiques ne
s’y sont pas trompés. Par leurs pratiques mercantiles, ils creusent le trou de
la Sécurité sociale et coûtent cher aux mutuelles alors qu’on nous abreuve de
discours sur les économies qu’il faudrait faire pour sauver notre système de
protection sociale.
Alerte
à la Caisse nationale d’assurance-maladie ! Les dépenses de médicaments
sont reparties à la hausse. Après une relative pause en 2006 (+ 0,9 %),
les remboursements des produits distribués dans les pharmacies ont grimpé de
4,8 % en 2007. Ces sept dernières années, le poste médicaments du régime
général (qui couvre plus de 8 Français sur 10) a augmenté de près de 50 %.
Même constat dans les mutuelles et à l’Agence française de sécurité sanitaire
des produits de santé (Afssaps), qui scrute, elle aussi, l’évolution du budget
médicaments en volume et en valeur. Et là, on constate un énorme contraste. De
1996 à 2006, quand le nombre de boîtes de médicaments écoulées augmente de
6,7 %, le chiffre d’affaires bondit de 74 % (voir graphique page 28).
Pourquoi
ce décrochage ? D’abord à cause de la part croissante des produits
récents. En 2007, les médicaments de moins de trois ans représentaient près de
10 % des remboursements du régime général de l’assurance-maladie. Ces
nouvelles molécules contribuent fortement à l’augmentation de la dépense. Car
qui dit médicaments récents dit aussi médicaments plus chers que les anciens et
que les génériques. Mais pas forcément plus efficaces. La Caisse nationale
d’assurance-maladie (Cnam) reconnaît elle-même que près d’un médicament récent
sur deux est classé en Asmr 4 ou 5. L’Asmr (amélioration du service médical
rendu) permet d’apprécier la valeur d’un nouveau médicament en le comparant aux
produits de même classe, sur le marché depuis plusieurs années. Tout nouveau
médicament reçoit une note comprise entre 1 (apport majeur) et 5 (absence
d’amélioration). Les six médicaments récents qui enregistrent la plus forte
croissance en 2007 ont obtenu 5 ou 4 (amélioration mineure). Autrement dit, ils
coûtent cher, creusent le trou de la Sécurité sociale, mais n’apportent rien de
plus.
Ce
marché de dupes dont s’accommodent les pouvoirs publics fait les affaires des
firmes pharmaceutiques. Bousculé par le développement des génériques,
« Big Pharma » s’est ressaisi. « Quelle stratégie adopter face à
l’arrivée des génériques ? », interrogeait, il y a quelques mois, un
colloque organisé par le journal les Echos. « Inutile de résister, on part
vaincus d’avance, confiait en aparté le représentant d’un grand labo. La
meilleure réplique, c’est l’innovation et la mise sur le marché de nouvelles
molécules. » Dès qu’un générique est propulsé, les ventes du médicament de
marque qui lui correspond chutent de 50 à 70 %. Incités par
l’assurance-maladie, et sauf avis contraire du médecin traitant, les
pharmaciens usent de leur droit de substitution. Les laboratoires optent donc
pour le lancement de nouveaux produits. Beaucoup sont de fausses nouveautés qui
vont, malgré tout, bénéficier de la protection d’un brevet, comme le dénonce la
revue Prescrire, réalisée par une équipe indépendante de professionnels de la
santé.
Autre
filon : les médicaments innovants vendus à prix d’or. C’est le cas des
traitements contre le cancer. L’oncologie est devenue « le marché
pharmaceutique le plus porteur », affirment les analystes de la
profession. Le taux de croissance annuel de ce secteur devrait dépasser les
10 % dans les années à venir. Qui pourrait se plaindre de la mise au point
d’anticancéreux plus efficaces ? Personne, naturellement… Mais cela
donne-t-il le droit aux labos de faire la pluie et le beau temps en matière de
prix ? Pris en charge par la collectivité, ces traitements sont vendus au
prix fort. Dans son édition d’avril, Prescrire cite un nouveau traitement
contre le cancer du sein qui revient à plus de 4200 euros pour un cycle de
quatre semaines. Des cures contre le cancer colorectal se montent à plus de
2600 euros par mois, avec une durée moyenne d’un an. Les factures de 3000, 4000
euros par mois pour un traitement de plusieurs mois, voire plusieurs années,
sont courantes dans le centres anticancer. Rien que pour les médicaments !
L’espoir
de nouveaux traitements et l’absence d’alternative à la dernière thérapeutique
laissent les laboratoires maîtres du jeu. Cette inflation est déjà palpable.
Entre 2002 et 2006, l’irruption de nouvelles classes de médicaments a entraîné
une augmentation des coûts pharmaceutiques pour l’hôpital de 148 %,
chiffre l’Institut national du cancer.
P.S.
Point de vue de Pierre Chirac, pharmacien, membre
de la révue Prescrire.
« Les laboratoires mettent régulièrement sur
le marché des substances anciennes recyclées, de simples copies de médicaments
déjà existants (que l’on appelle des “me too”) et des associations de
substances déjà connues qui ne représentent pas un progrès thérapeutique. Des
stratégies commerciales bien menées arrivent à transformer ces médicaments sans
avantage particulier en produits rentables. Il est même possible d’en faire des
blockbusters qui dégagent des chiffres d’affaires annuels supérieurs au
milliard de dollars. »
Des frais de recherche souvent surévalués
L’opacité qui entoure la fixation des prix de ces
médicaments suscite la suspicion. « Le coût de l’innovation va en
s’accroissant », se défend le Leem, le syndicat des patrons de la
pharmacie. Chiffre avancé pour la mise au point d’un médicament : entre
800 millions et 1 milliard de dollars. « Une somme largement
surévaluée », dénonce Bruno Toussaint, directeur de Prescrire. « On
ne peut pas utiliser ce chiffre de façon mécanique, commente Jean-Michel Yolin,
ingénieur, président de la section “Innovation et entreprise“ du Conseil
général des mines.
Cette somme correspond aux travaux de recherche
pour la mise au point d’un médicament et de tous ceux qui ont échoué. C’est la
rémunération d’un service rendu et, éventuellement, d’un service à venir pour
un futur nouveau médicament. Dans certains créneaux, ce chiffre est plutôt de
50 à 100 millions étalés sur dix ans. Le gros de l’investissement, c’est le
démarchage et la distribution. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2005,
l’industrie pharmaceutique a dépensé, en France, 3 milliards d’euros en
promotion et en publicité, soit 12,2 % de son chiffre d’affaires total.
C’est plus que la R & D (recherche et développement), qui doit se contenter
de 10,5 %. Premier groupe européen, Sanofi-Aventis (100000 salariés dans
le monde) emploie 35000 visiteurs médicaux, pour seulement 17600 chercheurs.